dimanche 25 octobre 2009

Dictionnaire impromptu : Claude Bez

Monstre sacré du football français pour les uns, homme d'affaires véreux pour les autres, inconnu notoire pour la plupart des représentantes de la gente féminine (la jante féminine, elle, préfère le vélo, tout le monde le sait), Claude Bez voit le jour en 1940 dans cette belle région bordelaise aux pentes douces parsemées de ceps de vignes et des cadavres de juifs errants aux doigts crochus laissés dans son sillage par le préfet Papon, et ron et ron petit patapon.

C'est décidé, comme son illustre aîné, Claude Bez aura la culture des chiffres et de la rentabilité, je pose un train, je soustrait trois wagons, je multiplie par cent miliciens et le tour est joué. Il devient expert-comptable et dirigera jusqu'à la fin des années 80 un des plus gros cabinet de la région. Et puis, voilà la crise de la quarantaine qui pointe le bout de son nez malicieux, Claude vieillit, sa femme ne va pas tarder à être ménopausée, Claude ne bez plus tant que ça et se lance dans un nouveau challenge : redresser le club de football des Girondins de Bordeaux, qui en 1978 viennent d'échapper de justesse à la relégation.

Comment monter une grande équipe à Bordeaux? Claude Bez pose un et retient trois, embauche Aimé Jacquet comme entraîneur parce que ça ne coûte pas plus cher de bien manger tant que le pinard est de qualité, et fait signer toute une tripottée de joueurs en fin de contrat qui ne coûtent pas cher et rapporteront gros : sous l'impulsion d'Alain Giresse, son petit protégé, les Marines et Blancs se construisent un fabuleux palmarès ponctués de trois titres de champions de France et de deux demi-finales de coupe européenne.

Claude Bez est pour beaucoup dans cette suprématie girondine des années 80 : réputé dur en affaires et rugueux sur l'homme, c'est lui aussi qui va inventer le concept des droits télés payés désormais par les chaînes pour diffuser les images du championnant. Un tour de force dont sera toujours jaloux son grand rival de l'époque, Bernard Tapie, alors président de l'Olympique de Marseille, et qui marque le début d'un affrontement interminable entre les deux hommes, ponctués de coups d'éclats mémorables : tout le monde se souvient, en 1989, de Claude Bez rentrant dans le stade Vélodrome au volant d'une Cadillac blindée et immatriculée "33".

Au match retour, rebelotte : dans le vestiaires des arbitres de ce fameux Marseille-Bordeaux, Bernard tapine pendant que Claude Bez (sa femme). Ils l'auront, leur fameux combat de titans, ponctué par une dizaine d'agressions caractérisées du girondin Gernot Rohr sur le "traître" Giresse, passé à l'ennemi marseillais en début de saison. Les deux présidents s'invectivent par presse interposée après le match, Tapie accuse Bez de magouille avec le FISC, Bez accuse Tapie de tricherie et de tentatives de corruption, tout le monde se marre. Quelques années plus tard, Tapie tombait pour corruption après le fameux Valenciennes-OM, tandis que Claude Bez plongeait pour escroquerie et usage de faux dans l'affaire du Haillan. Match nul, la balle au centre. Mais Claude Bez n'aura pas le temps de mettre un second de but dans les arrêts de jeu : l'arbitre siffle la fin de la partie pour lui le 26 janvier 1999, arrêt cardiaque, quelques mois avant que les Girondins ne remportent leur premier titre de champion depuis 10 ans au dépens de... Marseille. Là-haut, dans le ciel, on en connait un qui rigole en lissant du doigt sa légendaire moustache. Et pendant qu'un ange passe, Claude Bez. Toujours.

La véritable histoire vraie d’Otis Marchepied (2)

... il ne se souvenait même plus des paroles en entier, voilà que la mémoire commençait à lui faire défaut, et en même temps, peu lui importait, ce gars devait sans doute faire partie de la charrette d’artistes et d’intellectuels de l’Ancienne Epoque qui avaient été purement et simplement éliminés du quotidien quelques temps après la Grande Transition), grinçant à peine des dents de temps en temps sans jamais avoir un mot plus haut que l’autre envers les dirigeants de cette extraordinaire machine qui lui avait fait immédiatement confiance et lui avait donné d’intenses responsabilités, alors pourtant qu’il n’avait pas vraiment d’expérience dans ce domaine où il excellait désormais au point qu’on l’avait décoré récemment pour récompenser son dévouement et sa rectitude, la propreté et l’exactitude de son travail, sans compter bien sûr sa bonne humeur légendaire qui rendait à chacun le travail tellement plus agréable alors qu’il les déchargeait en sifflotant du poids écrasant de leur labeur quotidienne, dont il endossait une grande partie avec d’autant plus de plaisir qu’il n’était pas sans savoir que la vie de bureau serait bien moins facile pour eux s’il n’était pas là pour monter et descendre sans arrêts ces dix-huit étages dont il lui semblait connaître par coeur chaque recoin, humant avec délectation l’odeur douce-amère du café que préparait les secrétaires au 17e, reniflant le parfum discret de la responsable des expéditions au 14e et le musc grossier des commerciaux du 10e, écoutant le silence pesant qui régnait chez les comptables du 5e, décelant au faible crépitement des machines et au bruit sourd des moteurs qu’il n’était plus loin des zones de test et de productions du sous-sol, là où s’exprimait tout le véritable génie créatif de la compagnie et son endroit préféré à la fois, un lieu plein de magie à ses yeux, où il aurait aimé pouvoir flâner un peu plus à l’occasion s’il n’était pas sans cesse rappelé dans les étages supérieurs pour une course plus urgente, même s’il ne voyait pas très bien ce qu’il pouvait y avoir de plus important que de voir se matérialiser en direct la folie destructrice des Hommes, toujours plus prompts à se dépasser lorsqu’il s’agissait d’inventer de nouvelles matières d’anéantir son prochain... c’était fascinant, ça le fascinait, peut-être justement parce qu’il se sentait lui-même incapable d’éprouver de tels sentiments, ni d’ailleurs être véritablement touché par le sort des victimes, pour qui il aurait pu éventuellement ressentir un brin de compassion mais n’arriverait jamais vraiment à éprouver de la pitié, ne serait-ce que parce que c’était justement ce genre de sentiments qui le dégouttait totalement, il ne comprenait pas comment l’on pouvait s’embarrasser de toutes ces émotions et de toutes ces sensations désagréables qui picotaient le nez des gens et empoisonnaient leur existence, à se rouler par terre ou à mettre des coups de poing dans les murs parce que Josiane de la communication couchait visiblement depuis plusieurs semaines avec le chef de la sécurité, qui n’avait d’ailleurs été promu à ce poste que parce qu’il était le cousin par alliance du sous-directeur financier, qui lui même avait détourné plusieurs millions avec la bénédiction de son supérieur direct qui aurait empoché une belle commission au passage, mais ça, rien ne le prouvait, ils étaient bien peu nombreux ceux qui pouvaient se targuer d’être absolument sûr de ce qu’ils avançaient à ce sujet, et il n’y avait guère qu’Otis qui soit véritablement au courant d’absolument tout ce qui se passait au sein de la compagnie, des petits secrets et des énormes trahisons, des désaccords et des alliances qui ne cessaient de se nouer juste devant ses yeux sans que l’on ne cherche vraiment à les lui dissimuler, comme s’il était totalement transparents aux yeux de tous, comme s’il n’avait pas assez d’importance pour les mettre en danger en révélant toutes les conversations à mi-voix qu’il surprenait sans le vouloir, comme s’il ne méritait pas mieux que le dédain habituel avec lequel le traitaient tous ces cloportes malsains dont il ne supportait décidément plus le babillage incessant ni les petits travers et autres manies dégoûtantes dont il était chaque jour le témoin involontaire et impuissant, les laissant malgré lui se curer le nez à quelques centimètres de son visage ou plonger sans gène la main dans leur pantalon en sa présence, totalement insensible au dégoût qu’ils lui inspiraient de plus en plus et aux efforts de plus en plus conséquents qu’il devait faire pour ne pas se laisser aller à tuer une poignée d’humanoïdes en les projetant dans le vide depuis une hauteur suffisante pour qu’il ne reste d’eux qu’une bouillie d’os et d’intestins répandus sur le sol de la cage d’ascenseur.

Les portes se refermèrent avec une petite sonnerie au timbre écoeurant. Alors que son câble se raidissait au-dessus de sa tête et que sa lourde carcasse d’acier entama sa remontée dans les airs, Otis Marchepied laissa échapper un long soupir. Un jour, ils les tuerait tous. Parole d’ascenseur.

dimanche 18 octobre 2009

Dictionnaire impromptu : Michel Petrucciani

Né en 1962 à Orange, charmante cité du sud où il ne fait pas bon être noir, juif, homosexuel ou nain (et encore moins les quatre à la fois), Michel Petrucciani aurait pu vivre une enfance tout à fait normal dans un patelin tout ce qui a de plus normal (caillassage de négros, profanation de cimetières juifs, une petite ratonnade pour finir la journée) si seulement il n'avait pas eu la bonne idée d'être atteint à la naissance de la fameuse osteogenesis imperfecta, plus connue sous le nom de maladie des os de verre, à ne pas confondre avec la maladie des verres d'eau qui elle aussi toucha bien des grands de ce monde, de Boris Elstine à Gérard Depardieu.

A l'âge de 4 ans, Michel Petrucciani apperçoit Duke Ellington à la télévision, et dit à son papa Antoine, guitariste de jazz réputé, "c'est ça que je veux faire plus tard". A l'âge de 6 ans, il tombe par hasard sur une émission avec Woody Allen et Mimi Mathy, et dit à sa mère Raymonde, cuisinière hors-pair, "c'est à eux que je veux ressembler plus tard". Pari réussi sur toute la ligne, bingo banco : puisque ce fainéant ne prend pas le temps d'aller taper dans un ballon de foot avec ses copains le mercredi après-midi (et accessoirement de se casser un ou deux os dans la foulée, qu'il avait courte), il se passionne pour la pratique du piano jazz, dont il maîtrise les moindres subtilités à l'âge de 12 ans.

A 13 ans, Petrucciani fait la rencontre de celui qui deviendra son meilleur ami (et sans doute un acteur porno de premier rang, avec un nom pareil), Aldo Romano, grâce à qui il enregistrera quelques années plus tard son premier album, "Flash", "Flash", comme le super héros de son enfance avec qui il partage déjà tant de choses, dont une évidente proportion à l'éjaculation précoce dans les draps satinés de sa nouvelle maison de Montélimar, pourquoi Montélimar, va savoir, sans doute parce que Petrucciani nougate déjà.

"Flash" sort donc en 1980. Il aurait pu l'appeler "Eclair" ou "Comme un Ouragan", mais c'était déjà pris. 1981, Michel Petrucciani part aux chtates pour y développer son art, à défaut d'autre chose. Il y rencontre le grand saxophoniste Charles Lloyd, avec qui il sortira trois albums. Il devient ainsi en 1985 le premier français à signer sur le fameux label américain Blue Note ("la note bleue", pour les turcs qui nous écoutent), et joue avec les plus grands, sans mauvais jeu de mots : Gary Peacock, Gerry Mulligan, Dizzie Gillespie ou encore Stéphane Grapelli, géant du violon avec qui le génial nabot sort en 1995 le célèbre "Flamingo", vendu à plus de 100.000 exemplaires. Michel Petrucciani s'y présente à l'apogée de son immense talent, grand défenseur d'un jazz populaire et jamais populiste, nourri de multiples sonorités qui font de lui le fils illégitime de Louis Armstrong et d'Yvette Horner, mais si Louis Armstrong et Yvette Horner avaient eu un enfant ensemble, on ose espérer que le bambin ait eu la correction de se pendre à la naissance avec son cordon ombilical.

Michel Petrucciani, lui, ne peut pas se suicider. Il est catholique, et on ne verra jamais un catholique se suicider, sauf s'il est très malheureux et qu'il a envie de mourir. Michel Petrucciani n'aura même pas le temps de penser au suicide : la maladie l'emporte jeune, en 1999, et Super Nabot est enterré au Père Lachaise, à quelques mètres de Frédéric Chopin, de Pierre Desproges et de la Fille Tabouret. Mais je dis ça, c'est pour meubler.