dimanche 12 juillet 2009

La véritable histoire vraie d'Archibald Houdini (2)

Au loin, un cri perçant déchira soudain la nuit et vint percuter de plein fouet le cortex cérébral d’Archibald Houdini, sa colonne vertébrale vibrant tout entière sous l’impact de la plainte sourde dont il pouvait ressentir sans peine toute la sanglante vérité. Ce n’était pas un bruit délibéré, aucun homme ne pouvait volontairement produire un tel gargouillis empli d’une telle souffrance. C’était un râle abscons, un cri d’une rare impureté physique, un mélange indéfinissable et pourtant si évident de confusion mentale et de regrets enfouis.

Archibald tressaillit et s’appuya de nouveau contre le mur pour ne pas tomber lui-même dans le gouffre de ses propres angoisses. Il ne supportait plus d’entendre cette éructation sans nom surgir du fond de la nuit, toujours à la même heure, modulée sur ces trois notes morbides qui faisaient battre son coeur à tout rompre et glisser de grosses gouttes de sueur indélébile le long de son front moite, une note pour chacun des membres de sa famille que ce malheureux avait tué froidement d’une balle de 22 Long Riffle avant de retourner l’arme contre lui avec un succès beaucoup moins probant. Tout le monde connaissait son histoire ici, on l’appelait « la guigne » ou « le guignol », selon que le récit de ses exploits, chuchotés à travers les murs épais de la prison, réveillait plus d’horreur que de pitié au fond de votre coeur. A lui, Archibald Houdini, il évoquait une peur tenace, celle de pouvoir basculer un jour sans peine dans une telle folie autodestructrice, sans garde-fou pour s’empêcher de commettre l’irréparable, sans branchages auxquels se raccrocher au dernier moment. Archibald se redressa légèrement, mit ses deux mains sur ses genoux pour les empêcher de trembler, et extirpa de la poche arrière de son pantalon un mouchoir déjà humide dont il s’épongea consciencieusement le front en soupirant. Cette fois, c’était certain, il ne pourrait plus fermer l’oeil de la nuit. Il ne lui restait plus qu’à faire ce à quoi il était destiné, attendre, attendre encore et encore, écouter les mille bruits dont frissonnait le grand baraquement central, rester aux aguets, les mains crispées le long du corps, et attendre, attendre toujours qu’il se passe enfin quelque chose tout en sachant pertinemment que demain ressemblerait à aujourd’hui comme deux gouttes d’eau. Et que son supplice continuerait encore et encore, Sisyphe des temps modernes qui ne trimballerait rien de plus sur ses frêles épaules que le poids mort de sa propre inconsistance. Un bien lourd fardeau, en vérité, à côté duquel sa claustrophobie latente et ses crises d’insomnies aigues n’étaient que peu de choses. Et pourtant, il en avait belle tripotée dans son casier, de ces phobies déroutantes qui le laissaient sans défense, plus inadapté que n’importe qui encore à la vie dans ce genre d’endroit clôt où tout n’était que souffrances contenues, douleurs enfouies et regrets éternels. Il ne supportait plus les longs moments de solitude, et cette douloureuse impression d’être abandonné à lui-même au milieu des fauves. Il n’en pouvait plus des bagarres de clan et des luttes de pouvoir, des suicides à répétition et des morts suspectes dans les douches, de la loi du plus fort et des coups de couteau dans le bide pour un coin de cour au soleil. Non vraiment, il n’avait pas mérité tout ça. Il était loin d’être le pire des salauds et le plus con de tous, alors pourquoi lui ? Le destin ? Une belle connerie. Alors pourquoi ? Avec précaution, Archibald s’approcha de l’étroite fenêtre par laquelle filtrait doucement la lumière de la lune, comme si celle-ci pourrait un jour avoir la possibilité de lui apporter des réponses sur sa déchéance. Mais la lune n’y pouvait rien, il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. C’était bel et bien sa faute s’il n’avait jamais réussi à s’accrocher aux bonnes branches sa vie entière, chutant de plus en plus lourdement de la cime vers les étages inférieurs, dégringolant comme un pantin désarticulé tout en bas de l’échelle sociale, en se prenant la moitié des barreaux dans la gueule au passage. Et bim.

Le grincement sinistre d’une grille dont on violait brutalement l’entrée et la lumière aveuglante de la torche que lui braquait dans les yeux un blanc-bec d’une vingtaine d’années le sortit soudain de sa métaphore. On l’appelait au téléphone, et il n’avait pas intérêt à glandouiller en route. Archibald grogna faiblement et emprunta la passerelle B sans un regard pour le jeune plancton dont il sentait sur sa nuque les yeux arrogants, suintant d’un profond dégoût. En quelques secondes, il fut devant l’immense masse noirâtre du téléphone mural qui le fixait d’un air mauvais, le combiné jeté négligemment sur son épaule. Archibald s’en saisit avec précaution, jeta un regard suspicieux autour de lui et émit un grognement pour signifier sa présence. Il écouta quelques secondes, sans prononcer un mot, le flot de paroles qui se déversait du combiné tel un torrent d’insanités. C’était sa femme, l’air déjà passablement éméchée, qui l’appelait uniquement pour qu’il pense à lui prendre une bouteille de vodka à l’épicerie de nuit lorsqu’il se déciderait enfin à finir son service et à ramener sa pauvre carcasse de débile profond par ici. Archibald Houdini raccrocha rapidement sans écouter la fin de la conversation, fit tourner lentement entre ses doigts maladroits sa lourde casquette cerclée de fer, la balança d’un geste résigné sur le bureau du chef de garde et se dirigea d’un pas lourd vers la sortie du bâtiment principal, sans un regard pour ses collègues de l’équipe de nuit qui arrivait en sens inverse. Comme tous les autres soirs, il quittait son travail et rentrait chez lui. D’une prison à une autre.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire